J'aurais pu intituler mon post "Mine de rien".
C'est une incroyable rencontre que j'ai faite hier soir. Vous comprendrez pourquoi ce titre.
Tout commence lorsque Isabel (la productrice de notre documentaire) nous propose à moi et à Nuno de la rejoindre dans un restaurant de l'Alfama, elle est avec Basilio, un grand impressario dans la musique, luso-indien. Sachant que nous traitons du Fado dans notre documentaire, il voulait nous présenter un fadiste portugais qui jouait ce soir dans un petit club de fado (non touristique) de l'Alfama. Basilio me vante les particularités de Rao Kyao, en m'expliquant que ce dernier interprète le fado avec un saxophone et une flûte indienne en bambou (un de mes instruments préférés d'ailleurs). Surprenant, bien sûr. Après avoir longuement discuté de musique et de recherche de financement pour notre film, nous partimes retrouver Rao Kyao quelques rues plus loin. La nuit tombée envahissait l'Alfama, et les petites lumières du soir coloraient les maisons du quartier, l'atmosphère était paisible et douce. Nous arrivons dans le club, dont la salle principale est ouverte sur la rue. Basilio, euphorique, embrasse son ami Rao d'une étreinte amicale et chaleureuse, puis fait les présentations. Je vois un homme d'une cinquantaine d'années, habillé en pantalon jogging et tee-shirt, on aurait dit un Monsieur tout le monde qui sort acheter sa baguette au coin de la rue. Le premier contact est très chaleureux, lui aussi parle quelques mots de français (j'ai oublié de dire que Basilio et Isabel aussi, honte aux Français qui ne font pas beaucoup d'efforts pour parler des langues étrangères!). Il s'intéresse tout de suite à notre projet, nous pose des questions, nous parlons aussi de son voyage au Japon. Sa gentillesse et sa simplicité dans les rapports me touchaient déjà. Le club était presque vide, seuls les employés, deux jeunes musiciens qui s'entraînaient dans un coin et quelques amis animaient le lieu. Rao nous explique que la reprise des concerts dans ce club était trop tôt, les Portugais étaient encore en train de revenir de vacances. D'où le vide. Basilio s'indigne, vu la qualité et la notoriété des musiciens. Rao était sur le point de rentrer chez lui d'ailleurs. Sentant notre désir de l'écouter quand même, il s'absenta discrètement quelques minutes de notre table. Basilio, qui avait compris, demande à la serveuse de baisser les lumières. Moi je n'avais rien vu venir, je pensais qu'il était allé aux toilettes! Il revient avec les jeunes musiciens, ils prennent trois chaises et s'installent devant nous. Un concert privé quoi. L'un d'eux ferme les grandes portes qui donnaient sur la rue. Ambiance privée et feutrée, avec des murs recouverts d'Azulejos (céramique portugaise). Les deux guitaristes se mettent à jouer des airs de fado, lorsque Rao commence à "chanter" avec sa flûte indienne. La voix suave et envoutante de la flûte m'enveloppa tout de suite, Nuno était aussi scotché que moi. Rao est extrêmement expressif lorsqu'il joue, mais reste très simple dans son attitude. Aucune prétention, il frôle même presque la timidité. Son jeu nous transporte. Le mélange des guitares fado et de la sonorité orientale de la flûte indienne était magnifique. Entre les morceaux, Isabel me glissait parfois à l'oreille "tu ne t'imagines pas comme il est célèbre, cet homme là!", ou encore "demain va voir à la Fnac tous ces albums! Tu verras l'ampleur de sa carrière!". Elle me dit aussi que Rao joue exclusivement pour moi et Nuno, qui étions venus pour le voir. C'est elle qui nous le dit parce que ce n'est pas une chose que Rao serait venu nous dire. Cet homme si humble, qui, mine de rien, nous transporte avec sa musique, était en fait un musicien célèbre, qui a appris la flûte avec Chaurasia, le maître incontesté de la flûte indienne, et qui a fait le tour du monde avec sa musique. Mais même sans savoir ça, je crois que le simple fait qu'il ait bien voulu de lui-même, avec le talent caché qu'il a, nous jouer quelques morceaux alors que le seul public était nous et les employés du club, ça me suffisait pour être touchée humainement. Surtout qu'il ne jouait pas qu'à moitié, il était complètement dans ce qu'il faisait. Des spectateurs sont arrivés entre temps, attirés par la musique. Lorsqu'il termina ses morceaux, Rao se leva et repartit vers le fond. Les deux guitaristes entreprirent un dernier morceau. Pour ne pas les gêner, Rao s'assit bien derrière nous, alors que je n'avais qu'une envie, c'était de le remercier sans fin. Il était trop loin, il ne cherchait même pas à nous approcher pour entendre nos compliments. A la fin du morceau il nous rejoignit, et j'ai pu enfin lui faire part de ma reconnaissance. Il me remercie à son tour, mais les compliments ont l'air de l'embarrasser. Il reprend sa bière et la discussion reprend comme si de rien n'était. Un ange est passé dans l'air, c'était ce que je ressentais. La beauté humaine, c'est ça. Mais je constate de plus en plus que cette simplicité est un trait de caractère de beaucoup de Portugais, surtout dans les générations plus anciennes. Et cela me fait beaucoup penser à l'humilité japonaise! C'est amusant. Rao a, à une époque, interprété le fado avec un saxophone aussi. Il faut absolument que j'écoute ça! Apparemment il est passé par le jazz, et flirte avec diverses musiques du monde, orientales plus particulièrement. Il m'a d'ailleurs raconté qu'il avait beaucoup joué avec des musiciens japonais à Tokyo! Ce matin j'ai regardé sur internet, et j'ai compris ce qu'Isabel a essayé de me dire hier soir.
Nuno, qui peut lire les sites en portugais, a découvert ce matin que Rao a été le premier portugais à enregistrer un disque de jazz, en 1976!! Il fréquente le Hot Club (club de jazz à Lisbonne) à l'âge de 19 ans. Il utilise la flûte indienne dès son deuxième album, et enregistre un disque avec des musiciens indiens en 1981 (un John McLaughlin portugais?!). En 1982 il utilise le saxophone, et c'est avec ce disque qu'il rencontre le succès. il a fait une douzaine d'albums. C'est lui qui compose la musique de la cérémonie de la restitution de Macau à la Chine en 1999. Rien que ça.
L'air de rien : cette expression le caractérise bien. Le pire c'est qu'en partant, je remercie Basilio de nous avoir amenés ici, tandis qu'il me répond "mais non, c'est toi qu'il faut remercier! Sans ta présence il n'aurait pas joué! Il serait déjà en train de roupiller chez lui!". Merci encore Rao.

